« Ô temps! Suspends ton vol… »
Alphonse de Lamartine
Il y eut un temps où l’on parlait volontiers de l’accélération de l’histoire. Puis, de la fin de l’histoire. Je me demande comment diable qualifier l’époque actuelle. Le turbine de la trotteuse? L’accélérateur de particules numériques? Le TGV aveugle? Sur la planète du Petit Prince, il faudrait allumer-éteindre le réverbère chaque nanoseconde. Dans les limites d’une petite année du bon vieux calendrier grégorien, on a le sentiment que le réel nous a dépassés comme un chauffard fou qui nous prend par surprise sur la route du quotidien. Le grand paradoxe, c’est que, dans les faits, nous marchons sur deux axes parallèles qui vont en sens opposés. D’une part, tout va trop vite en nous précipitant dans un avenir que nous ne pouvons plus anticiper. D’autre part, nous sommes entraînés dans une marche arrière dont la ligne d’horizon nous est bien trop connue. Sur un rail, la technologie fonce vers ce qu’elle prétend être un « progrès » inimaginable. Sur l’autre rail, le politique nous ramène à l’ère des empires qui, faut-il le rappeler, se sont effondrés pendant la Première Guerre mondiale… après y avoir conduit. Un instant, on regarde d’un côté pendant que la menace vient de l’autre. Même le hibou, dont l’axe de rotation de la tête est de 270o, ne pourrait pas y survivre.
Si on ajoute à cela les aléas de la vie ordinaire, ceux qui occupent et préoccupent au fil des jours, ça fait beaucoup. Trop. Il y a des limites à ce que l’on peut absorber. D’où la tentation bien légitime de se retirer en soi, de se protéger à l’image du tatou qui se met en boule sous la menace.
Je l’avoue : j’ai passé les premiers mois de l’année à limiter mon exposition aux informations. Une séance de radiojournal par jour. Pas plus. Je traversais une sérieuse épreuve personnelle. Pas question de me laisser abattre par les malheurs de la planète. Une décision parfaitement égoïste. Je sais que je ne suis pas seul. Combien de fois ai-je entendu : « Je ne suis plus capable. Je m’occupe de mes affaires et je fais mon petit bonheur. »
La tentation du repli est légitime. Un réflexe de survie, en quelque sorte. Si chacun s’effondre, le monde ne s’en portera pas mieux. Au contraire. Cela étant, la gestion d’une saine hygiène mentale n’est pas incompatible avec l’ambition d’agir pour le bien commun. D’abord parce que « se protéger » ne signifie pas « s’isoler ». Le lien social effectif (pas numérique) est un puissant antidépresseur. Parce qu’il permet de ne pas perdre pied avec ce qui reste malgré tout : notre humanité. Et cela se réalise dans la rencontre de l’autre, dans toute son altérité, et dans la conversation. Pas dans des statuts FB ou Insta. Les pontes de la techno et les politiciens dominants ont ceci en commun : ils favorisent l’esseulement et la division. C’est le carburant de leur pouvoir. S’entêter à rester humain ensemble, c’est le premier acte de résistance.
Ce n’est pas tout : le sentiment d’impuissance individuelle ne doit pas masquer le potentiel de l’action collective. D’abord, parce qu’agir extirpe de la torpeur. En plus, le collectif ouvre des possibles, si modestes soient-ils. Au sein des organisations, la dynamique oblige à réfléchir, à voir ce qu’on ne voit plus quand on est caché seul dans un coin. Le coude-à-coude entraîne à l’action commune. Le résultat n’est pas toujours au rendez-vous, mais le mouvement fait que l’on ne piétine pas : on avance. Quand l’espoir déserte l’individu, il reste vif dans le collectif. C’est la meilleure posture dans le contexte de maintenant.
Les différentes filières culturelles traversent un mauvais moment au Québec. Il y a pas mal de gens qui sont inquiets, voire découragés. Il y a de quoi. Cependant, les associations et regroupements professionnels n’ont jamais été autant mobilisés et actifs. Réalistes, inquiets certes, mais actifs. Heureusement, ils ne sont pas l’addition des désespoirs individuels. Au contraire, c’est le dernier refuge de l’espoir.
La création n’a jamais été aussi foisonnante. Il ne faut pas la laisser s’écraser dans le laminoir du clic et l’individualisme mortifère des fantasmes politiques rétrogrades.
Ce n’est pas la fin de l’histoire. Il est temps de remettre les deux rails dans la même direction.
— Jean-François Bouchard
Éditeur et rédacteur




