Célébrer juin entre deux pages


Célébrer juin entre deux pages

Juin arrive toujours avec une modestie feinte. Il ne frappe pas à la porte comme janvier, bardé de résolutions solennelles, ni comme septembre, avec ses cahiers flambant neufs, ses cartables trop lourds et son parfum de recommencement. Non, juin préfère entrer par la fenêtre. Il soulève un rideau, dépose un rayon de soleil sur la table, fait mine de ne rien exiger. Mais soudain, le monde entier se met à rêver de terrasses, de sandales, de lacs, de petites routes de campagne, de fraises trop mûres, de valises mal bouclées et de livres qu’on promet enfin d’ouvrir. C’est le mois où les enfants commencent à regarder l’école comme on observe un bateau qui s’éloigne du quai. Ils sont encore là, physiquement, mais leur esprit a déjà pris congé. Les enseignants le sentent, les parents aussi. Les cahiers se remplissent moins vite, les crayons disparaissent avec une liberté suspecte, les boîtes à lunch reviennent dans un état philosophique avancé. On devine que quelque chose se défait en douceur : l’année scolaire, la discipline des matins, les devoirs, les horaires, toute cette mécanique familiale où chacun court après une chaussure, un autobus, une permission signée, un rendez-vous oublié.


Je me souviens encore de mon premier mois de juin au Québec. Je venais d’un pays où l’été ne s’annonçait jamais vraiment, puisqu’il semblait déjà installé dans les murs, dans les rues, sur les tôles brûlantes, dans les mangues, dans les voix, dans cette façon qu’a la lumière de s’asseoir partout sans demander la permission. Ici, j’ai découvert autre chose : un été attendu comme un verdict favorable, presque comme une grâce administrative enfin accordée après de longs mois de froid, de bottes, de manteaux, de nez rouges et de trottoirs transformés en patinoires involontaires. J’ai compris que juin, au Québec, n’était pas qu’un simple mois du calendrier. C’était une petite insurrection climatique. Dès que le soleil devenait sérieux, les gens changeaient de démarche. Ils sortaient des maisons avec une joie prudente, comme s’ils n’osaient pas encore croire à cette promesse de chaleur. Les terrasses apparaissaient soudain. Les parcs se remplissaient de couvertures, de poussettes, de chiens philosophes, d’enfants lancés à pleine vitesse dans l’herbe, et d’adultes qui faisaient semblant de lire tout en surveillant leur crème glacée, leur téléphone et leur bonheur. Je regardais cela avec étonnement. Dans mon esprit de nouvel arrivant, je me disais : voilà donc un peuple capable de survivre à février et de célébrer juin avec la ferveur d’une libération nationale. Depuis, chaque année, quand l’été revient, je retrouve un peu de cette première stupeur. Je me rappelle que certains pays ont le soleil comme décor, tandis qu’ici, on le reçoit presque comme une visite rare, un cousin généreux qui arrive enfin avec des valises pleines de lumière.

Et pourtant, dans ce désordre de fin de parcours, il y a une beauté discrète. Juin n’est pas seulement le vestibule de l’été. C’est aussi le mois des bilans silencieux. On mesure ce qui a grandi. Un enfant qui lisait en hésitant, lit maintenant une phrase entière avec l’air de quelqu’un qui vient de découvrir un passage secret. Un autre, qui n’aimait pas les livres, a peut-être rencontré une histoire qui l’a retenu deux minutes de plus que prévu. Deux minutes, ce n’est rien, dira-t-on. Mais dans la vie d’un lecteur, deux minutes peuvent devenir une porte. Les vacances, dans notre imaginaire, sont souvent présentées comme une fuite : fuir le travail, fuir les courriels, fuir les obligations, fuir même parfois les gens qu’on aime, mais qu’on aime mieux après quelques heures de silence. Pourtant, les vacances les plus profondes ne consistent pas toujours à partir loin. Elles consistent parfois à revenir à soi. À retrouver ce temps intérieur que l’année grignote morceau par morceau. À s’asseoir avec un livre sans regarder l’heure. À lire trois pages, puis à lever les yeux vers un arbre, comme si l’arbre venait de commenter le chapitre.


Il y a dans la lecture d’été quelque chose de délicieusement indiscipliné. On lit sur une chaise longue, sur un balcon, dans un parc, dans un autobus trop climatisé, dans une chambre d’hôtel où la lampe de chevet semble avoir été conçue par quelqu’un qui détestait les lecteurs. On lit avec du sable entre les pages, une tache de café sur la couverture, un moustique qui insiste pour participer à l’intrigue. On lit mal parfois, distraitement, par fragments. Mais même cette lecture imparfaite a sa grâce. Le livre n’exige pas que nous soyons parfaits. Il demande seulement qu’on revienne. C’est peut-être cela, le miracle modeste de juin : il nous rappelle que la culture n’est pas une décoration pour les jours sérieux. Elle est une compagnie pour les jours légers. Elle ne vit pas seulement dans les bibliothèques, les salons du livre, les salles de classe ou les grandes déclarations sur l’importance de la littérature. Elle vit aussi dans un sac de plage, sur une table de pique-nique, dans les mains d’un adolescent qui prétend s’ennuyer mais tourne quand même les pages, dans la voix d’un parent qui lit une histoire le soir, même épuisé, même en sautant une ligne par accident, même en inventant un personnage parce que le sommeil commence à gagner. On parle souvent du droit d’auteur comme d’un principe juridique, nécessaire, encadré, parfois abstrait. Mais derrière ce principe, il y a d’abord des êtres humains qui écrivent, traduisent, illustrent, éditent, corrigent, publient, transmettent. Il y a des heures de travail invisibles. Des phrases reprises dix fois. Des manuscrits traversés par le doute. Des images cherchées, des idées défendues, des voix accompagnées jusqu’au lecteur. Le livre que l’on glisse dans une valise n’est jamais seulement un objet. C’est une chaîne de présences. Une petite communauté de gestes, de métiers et de confiance.


Juin devrait peut-être être le mois où l’on remercie cette chaîne-là. Pas avec solennité excessive - l’été supporte mal les grands discours en habit noir - mais avec reconnaissance. Acheter un livre, l’emprunter légalement, respecter le travail des créateurs, recommander une œuvre, citer correctement, partager sans piller : ce sont de petits gestes qui maintiennent vivante la conversation entre celles et ceux qui créent et celles et ceux qui reçoivent. Car lire, au fond, c’est accepter d’être rejoint. Même en vacances. Même en short. Même avec une crème solaire mal étendue sur le nez. Un livre peut nous trouver dans notre paresse, notre fatigue, notre besoin de rire, notre désir de comprendre. Il peut nous faire voyager plus loin qu’un billet d’avion, parfois avec moins de retard et beaucoup moins de bagages perdus. Alors, que juin fasse son œuvre. Qu’il ferme doucement les classes, qu’il ouvre les fenêtres, qu’il rende les enfants impatients et les adultes un peu moins pressés. Qu’il nous donne le droit de ralentir sans culpabilité. Et surtout, qu’il nous rappelle ceci : l’été passe vite, mais une phrase bien rencontrée peut rester longtemps. Elle peut nous accompagner jusqu’en septembre, et parfois bien au-delà, comme une lumière pliée entre deux pages.

Thélyson Orélien
Écrivain

Né aux Gonaïves, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne, dont l’œuvre explore les ponts entre mémoire, exil et appartenance. Poète, romancier et chroniqueur, il écrit avec une simplicité lumineuse sur les identités mouvantes et les survivances humaines. Sa voix mêle la lumière des Caraïbes aux silences du Nord, toujours attentive aux fractures sociales et aux élans qui rassemblent. Ses écrits prolongent cette quête d’équilibre entre l’intime et le collectif.