Être ou ne pas être autrice scolaire


Être ou ne pas être autrice scolaire


Lorsque j’ai commencé ma carrière, je ne voulais pas être une « autrice scolaire ». Dans ma tête, les textes utilisés en classe étaient formatés, moralisateurs. Des histoires prétextes à apprendre le participe passé accordé avec l’auxiliaire ennuie.

Il faut dire que, suivant le rêve de Fouki, j’ai grandi dans les années 80. La littérature jeunesse québécoise commençait alors à peine à se frayer un chemin dans les bibliothèques de classe. Les manuels étaient là pour nous apprendre des choses, les romans pour nous divertir, chacun dans son casier et les élèves seront bien gardés.

Du moins c’est ce que je croyais!

Mais, déjà à l’époque, certains professeurs innovateurs et motivés utilisaient la littérature en classe de manière bien plus fluide : pour introduire des discussions, des concepts, des notions au programme. Avec l’arrivée des technologies et des médias sociaux, ces techniques se sont partagées et ont fait boule de neige.

Le grand prophète de ce mouvement s’appelle « j’enseigne avec la littérature jeunesse », un regroupement qui prône l’utilisation d’albums et de romans comme tremplin pour aborder les matières scolaires. Ce qui était à l’époque un blogue attaché à une page Facebook comporte désormais des milliers de membres, des livres, des conférences, des balados et j’en passe. À une époque où les statistiques sur la lecture ont de quoi saper le moral, les professeurs ont décidé de mettre les livres au cœur même de leur enseignement, et pas seulement pour les cours de français.

Il y a une dizaine d’années, je me suis jointe aux médias sociaux du regroupement pour y découvrir un monde merveilleux : un endroit où des milliers de professeurs échangent des idées et des suggestions de livres. « Je travaille les inférences en 2e années, quel album utilisez-vous? ». « On commence les fractions, des idées de livres pour les introduire? » « J’ai une élève qui a perdu son père, connaissez-vous un roman qui pourrait l’aider à vivre son deuil? ». À chaque fois, des dizaines et des dizaines de réponses.

Même les éditeurs de manuels scolaires s’y sont mis! On retrouve désormais des manuels pédagogiques construits autour des œuvres d’auteurs d’ici. Plutôt que de commander des textes écrits expressément pour appuyer la matière scolaire, tout le milieu s’est mis à chercher des textes existants pouvant remplir cette même mission. Ça peut sembler bien mince comme différence, mais c’est dans l’intention de l’auteur que l’on discerne le commerce de l’art. Dans le premier cas, le texte et l’histoire ne sont que prétextes et l’inspiration de l’auteur sera préméditée, cérébrale. Dans le second, l’histoire est au centre de la création et l’auteur peut se laisser guider par ses tripes. La qualité du texte s’en ressent toujours.

C’est la grande variété de notre littérature jeunesse québécoise qui a permis cette inversion. Il y a des livres pour parler de tous les sujets, pour tous les niveaux de lecture, dans tous les styles. Un grand bravo aux professeurs d’avoir su reconnaître et exploiter cette richesse.

Aujourd’hui, une grande partie de mes ventes proviennent d’achats scolaires, on retrouve des extraits de mes textes dans certains manuels et je reçois des sous lorsque les professeurs déclarent l’utilisation de mes livres en classe. J’imagine que ça fait de moi, d’une certaine manière, une « autrice scolaire » … mais contrairement à ce que je croyais en début de carrière, cette étiquette me remplit de fierté!


Annie Bacon
Autrice jeunesse

On plonge dans les livres d’Annie Bacon comme Alice dans le trou du lapin. Les univers qu’elle crée se démarquent par leur originalité et un sens du merveilleux qui brouille les limites entre imaginaire et réel. Bachelière en communications, elle a fait ses premières armes dans l’industrie de l’interactif, notamment en jeu vidéo, où elle a travaille toujours à titre de scénariste à la pige.

Si elle s’est d’abord fait connaître par la série Victor Cordi (8 tomes) chez Courte Échelle, c’est le roman Chroniques post-apocalyptiques d’une enfant sage qui ont officialisé son importance dans le décors littéraire jeunesse québécois. Ses livres ont déjà été nommés aux prix du Gouverneur Général, des Libraires (2 fois), Tamarac (3 fois) et Hackmatack (3 fois).